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Mes pensées et idées pour un monde plus juste et plus beau.

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La réhabilitation de la valeur travail

Dans mon voyage à travers les archives du journal 'Le Monde' que je conserve, je suis retombé sur cet article de Monsieur Michel Pébereau.

Pour ceux pour qui ce nom ne dit rien, il faut se rappeler que Monsieur Pébereau était président du conseil d'administration de BNP Paribas en 2003, et que c'est un de ses rapports qui a dirigé la fameuse campagne : 'un non remplacement sur deux des fonctionnaires partant à la retraite'.

En effet, ce Monsieur pense que l'on peut gagner 5% de productivité dans la fonction publique en ne remplaçant pas quelques 250.000 fonctionnaires sur 7 ans : ainsi, on retombe à peu près sur les chiffres faisant partie de la campagne présidentielle.

Quant à l'article de Monsieur Pébereau, on est là dans un déni total de démagogie. Est-ce qu'il a raison ? Est-ce qu'il a tort ? Je serais bien en peine de répondre... Mais il n'empêche que le discours se tient et que les démonstrations sont claires et efficaces. Maintenant, sont-elles justes ?


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POINT DE VUE
Et si on travaillait, tout simplement ?, par Michel Pébereau
LE MONDE | 04.10.03 | 12h09
   
On ne raconte pas assez aux jeunes générations d'où vient la France. En 1945, notre pays était profondément meurtri par l'enchaînement de deux guerres mondiales, et payait en outre son faible développement entre ces deux conflits. En cinquante ans, la France est devenue une nation prospère et dotée de systèmes de solidarité efficaces, où une majorité d'habitants jouit d'un confort matériel suffisant pour apprécier le plus important, c'est-à-dire l'immatériel.

Les raisons de ce bond en avant ? Le choix du marché et le travail des millions de Français qui ont su s'adapter à ce choix. La France, vieille nation paysanne et jeune puissance industrielle, est devenue l'un des premiers peuples commerçants de la planète. C'est ce qui explique, dans les décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale, le développement économique qui a permis la transformation du niveau et du mode de vie des Français.

Il est temps de nous rappeler les leçons de cette période, alors qu'aujourd'hui nous doutons de notre avenir. Il existe en effet un malaise français, tenant au sentiment confus que la "douceur angevine" qui fut la nôtre depuis quelques décennies serait appelée à disparaître, du fait du ralentissement de la croissance de notre pays comparée à celle de ses voisins.

Mais il n'y a pas de fatalité. Nous devons retrouver le goût de l'effort et l'envie de réussir qui ont permis à nos parents de faire de la France le havre d'humanisme et de prospérité qu'elle voudrait demeurer. Les raisons de nos difficultés, et donc les remèdes, sont à chercher du côté de ce qui a permis la formidable transformation de la France : le travail des Français et l'adaptation de notre pays au marché.

Au cours du dernier demi-siècle, notre pays a fait le choix de l'Europe et du marché.

Il a élargi son marché intérieur aux frontières de l'espace européen ; il est devenu un acteur à part entière de la mondialisation. Les emplois des Français ont changé de nature, de niveau de qualification et de productivité. Notre appareil de production n'a plus rien à voir avec celui des années 1960. Grâce à cette transformation, en quarante ans, nos exportations de marchandises ont doublé en pourcentage du PIB et en représentent aujourd'hui 22 %. La France est dans ce domaine au 4e rang mondial, nettement devant le Royaume-Uni et l'Italie. Elle est, avec l'Italie, le seul grand pays européen dont la part de marché mondial de produits manufacturés n'a pas fortement reculé en trente ans, malgré la montée en puissance de pays émergents. Dans le domaine des services, elle se situe parmi les premiers exportateurs mondiaux, avec des ventes représentant plus de 5 % de son PIB.

La production française est devenue compétitive au niveau mondial. Jusque dans les années 1980, notre pays fut malade de son commerce extérieur : ses échanges commerciaux étaient, comme ses paiements courants, structurellement déficitaires. Cela nous a contraints à maintenir une réglementation des changes plus longtemps que nos grands partenaires, et à recourir souvent aux dévaluations pour rétablir la compétitivité de nos produits. Depuis le début des années 1990, les déficits structurels se sont transformés en excédents récurrents pour notre commerce extérieur comme pour nos paiements courants, et aucune dévaluation n'a été nécessaire. Chaque année, nos paiements courants apportent un excédent de l'ordre de 2 % de notre PIB pour financer l'économie nationale.

Ce succès macroéconomique, ce sont nos entreprises qui l'ont conquis jour après jour dans la microéconomie, c'est-à-dire dans le monde réel. Les dérives et déboires de certains font les délices des journaux, mais pour un Moulinex, combien de L'Oréal, d'Air liquide ou de Total ? Là où la France ne comptait il y a vingt ans qu'un champion national, nous avons construit presque partout, un champion européen ou mondial : du pétrole à l'assurance, en passant par le ciment, le verre, l'automobile, l'aéronautique, l'hôtellerie, l'eau et l'assainissement, la grande distribution, la banque, etc., la liste est longue des entreprises françaises qui figurent désormais parmi les cinq premières sur le marché européen ou mondial.

Mais, autant que des grands groupes, nos performances sont le fruit des efforts d'entreprises petites où moyennes qui ont su s'imposer des normes de qualité et de prix draconiennes pour être compétitives. Nos compatriotes ont l'esprit d'entreprise, et le démontrent à la tête de PME comme dans l'encadrement de grands groupes internationaux. Dans la grande compétition de l'économie marchande, les Bleus jouent pour les premières places. Les millions de Français qui exercent une profession marchande se sont adaptés, au prix d'efforts - parfois de sacrifices - considérables : notre pays leur doit en grande partie ce qu'il est aujourd'hui.

Pourtant, si nos entreprises continuent de progresser, leur effort ne suffit plus à assurer à la France un essor comparable à celui de ses grands partenaires. En matière de création de richesse, c'est-à-dire de croissance économique, notre pays, dont les performances dans les années 1960 et 1970 surpassaient régulièrement celles des Etats-Unis et n'étaient guère dépassées que par le Japon, est rentré dans le rang. Le PIB moyen des Français par tête augmentait encore de 0,6 % de plus chaque année que celui des Américains (2,7 % contre 2,1 %) dans la décennie du premier choc pétrolier ; il a progressé de 0,4 % de moins que celui-ci dans les années 1980 (1,8 % contre 2,2 %) et de 0,8 % de moins dans les années 1990 (1,4 % contre 2,2 %).

De même, entre Français et Anglais, l'écart des taux de croissance du PIB par tête, en notre faveur à hauteur de 0,9 % par an dans les années 1970, a été en notre défaveur pour 0,7 % par an dans les années 1980 et pour 0,5 % par an dans les années 1990. Chaque année, la production moyenne par habitant (donc le revenu) des Français progresse. Mais, au cours de la décennie 1990, celle des Anglais a progressé à une vitesse supérieure d'un tiers, celle des Américains à une vitesse supérieure de moitié. Comment expliquer cette situation ? Comment la corriger ?

La création de richesse n'est possible, en longue période, que par la production. Celle-ci résulte d'une combinaison complexe de travail et de capital, ainsi que de facteurs liés à l'environnement de ces forces productives, à leur organisation, à leur créativité. Seule la détérioration de notre position compétitive dans l'un ou l'autre de ces domaines peut expliquer l'affaissement relatif de notre dynamique de développement.

Le capital est largement disponible car les Français sont de grands épargnants, et leurs échanges extérieurs dégagent une réelle capacité de financement. Au demeurant, il existe aujourd'hui un véritable marché global du capital pour l'ensemble des pays développés, compte tenu de la sécurité juridique qu'ils assurent et de la liberté de circulation qui s'est établie : il suffit qu'un pays soit attractif pour que les capitaux viennent s'y investir. Notre problème se situe donc ailleurs : au niveau du travail, et de l'environnement, au sens large, de la production.

Le travail d'abord. Les économistes de tout bord, des marxistes aux libéraux, s'accordent pour une fois avec le bon sens élémentaire : le travail est indispensable à la production. Toutes choses égales par ailleurs, la production d'un pays est inévitablement proportionnelle à la quantité de travail qui y est fournie. Or les vingt dernières années ont été marquées par une considérable réduction de la quantité de travail des Français. Nous avons différé l'âge d'entrée dans la vie active et avancé l'âge de départ en retraite ou préretraite dans des proportions qui n'ont guère d'équivalent chez nos concurrents. Nous sommes installés dans une situation où près de 8 % de nos travailleurs sont empêchés de produire par notre chômage structurel, dû à une surréglementation du travail et aux charges sociales excessives qui alourdissent son coût minimum.

Nous avons ajouté à ces handicaps une réduction du temps de travail plus importante que celles de nos compétiteurs : les horaires travaillés des Français étaient proches de ceux des Américains en 1980, alors que ceux des Allemands, des Italiens ou des Britanniques étaient inférieurs (de 6 % à 7 %) à ceux-ci. De 1980 à 2002, les horaires travaillés en France ont baissé de 14,4 % par rapport aux Etats-Unis, alors qu'ils n'ont baissé que de 11,3 % en Allemagne, 8,7 % au Royaume-Uni et 6,9 % en Italie. Comment s'étonner que la croissance potentielle américaine soit devenue dans le même temps plus importante que celle des grands pays européens ? Si les Américains utilisent leurs gains de productivité pour accroître leur production quand les Allemands et les Français les consacrent à la réduction du temps de travail, comment s'étonner que la France et l'Allemagne aient une croissance inférieure à celle des Etats-Unis ?

Un sociologue, Paul Yonnet, rappelait récemment que le gendre de Karl Marx, dans Le Droit à la paresse, avait proposé de libérer l'homme de cette servitude insupportable qu'est le travail et considérait que cet objectif serait atteint lorsque la durée moyenne effective de travail individuelle serait inférieure à trois heures par jour. Or, en France, dit Paul Yonnet dans Travail, loisir, temps libre et lien social (1999), "cette durée moyenne est selon l'Insee de 2 heures 32 minutes par jour chez les Français de plus de 15 ans" ; et d'ajouter : "Le temps passé par nos concitoyens devant leur poste de télévision est de 3 heures 22 minutes par jour."

Combien de dizaines de points de base de croissance en plus si chaque Français troquait une demi-heure quotidienne de télévision contre une demi-heure de travail supplémentaire ? Sans compter les avantages en termes de lien social, domaine dans lequel la fonction du travail devient d'autant plus fondamentale que les autres liens se distendent, et sans compter le bénéfice en termes d'épanouissement individuel, puisque la proportion d'activités professionnelles pénibles diminue régulièrement, à l'inverse semble-t-il de la part des émissions aliénantes dans les programmes télévisés.

Mais remobiliser l'exceptionnelle force de travail des Français ne suffit pas. A l'heure de la mondialisation, les espaces économiques sont en concurrence les uns avec les autres. Il faut convaincre les investisseurs que notre espace national est compétitif pour le développement de l'activité marchande.

Ses atouts ne manquent pas. Naturels d'abord, avec sa position géographique. Patrimoniaux ensuite, avec l'héritage d'infrastructures accumulé par les deux millénaires de travail des générations précédentes. Humains enfin, avec les valeurs de notre société, le niveau d'éducation et la qualité individuelle des hommes et des femmes de notre pays.

Mais les dépenses publiques représentent plus de la moitié de notre PIB. Les prélèvements obligatoires ont de ce fait un poids écrasant en France : 45 % du PIB contre 41 % en moyenne dans l'Union européenne, 37 % au Royaume-Uni, 29 % aux Etats-Unis. Ils restreignent d'autant le champ de l'économie marchande.

Cette sphère publique considérable n'optimise par définition pas ses choix en fonction des priorités de la croissance économique. Les comparaisons internationales montrent ainsi qu'elle donne trop peu de place à la recherche-développement si importante pour l'innovation, et donc à long terme pour la production. Et notre système fiscal pénalise particulièrement les facteurs de production qui peuvent choisir facilement leur pays d'implantation : les salariés à haut revenu, les patrimoines financiers. Nous sommes, en outre, identifiés comme l'un des pays qui soumet les entreprises aux réglementations les plus contraignantes dans tous les domaines.

C'est pourquoi l'allégement de nos réglementations et la réforme de la sphère publique sont si nécessaires et urgents. Les Français salariés aiment leur entreprise : les sondages le prouvent. Pourquoi nos concitoyens ne seraient-ils pas d'accord pour créer les conditions du succès de l'équipe de France des entreprises ?

Il y a vingt-cinq ans, le Royaume-Uni était l'homme malade de l'Europe. Les Britanniques se sont ressaisis. A plusieurs reprises, on a parlé du déclin américain face aux succès japonais ou à la renaissance européenne. Mais les Etats-Unis ont toujours su trouver le chemin d'une nouvelle frontière. Et nous ? Peu d'observateurs nous pensaient capables de devenir de grands acteurs d'une économie de marché mondiale. Est-il impossible de surprendre à nouveau ?

Les voies de notre renaissance sont faciles à discerner, mais pas forcément agréables à emprunter, car elles reposent sur le courage individuel et collectif. Il est en effet raisonnable d'attendre notre prospérité du travail plutôt que des loisirs, du marché plutôt que de l'Etat, de l'Europe plutôt que de la nation.

Notre prospérité, tout d'abord, viendra du travail plutôt que des loisirs. Les faits sont têtus : la France est un pays riche, mais c'est le travail, ou plus exactement sa valeur marchande, qui fait cette richesse. Si nous n'en sommes pas davantage conscients, nous risquons de dilapider l'héritage des "trente glorieuses". L'aspiration de tous aux loisirs est naturellement légitime, mais la civilisation des loisirs, elle, est un mythe aussi peu réaliste que la fin de l'Histoire ou la guerre propre.

Cette illusion a été entretenue simultanément par des spéculateurs espérant s'enrichir en dormant et des doctrinaires qui s'obstinaient à voir dans le travail la machine d'aliénation taylorienne qu'il a largement cessé d'être. Or, si l'économie de marché est insuffisante à construire un projet de société, l'hédonisme est pour sa part incapable de fonder un modèle économique assurant le niveau de vie des Français.

Le dynamisme d'un pays dépend du désir de promotion intellectuelle et sociale de ses habitants. La récente prospérité française s'est construite hors des approches théoriques et des controverses partisanes, sur un subtil mélange de valeurs industrieuses, d'esprit créatif et de tonus commercial. Avant de débattre de la répartition des richesses, il faut d'abord assurer leur production. Il faut pour cela réhabiliter et encourager cette France qui n'est ni spécialement d'en bas ni spécialement d'en haut, et où tous ceux qui le désirent ont leur place : la France qui travaille et vend son travail.

Notre prospérité viendra du marché plutôt que de l'Etat, parce que, si on laisse de côté le grave sujet de l'exclusion, le vrai problème d'une majorité des Français n'est pas tant celui du partage des ressources sous l'égide de l'Etat que celui du maintien de notre niveau élevé de création de richesse. Or ce niveau résulte fondamentalement de la capacité de nos entreprises à dégager une forte valeur ajoutée par la vente de leurs produits et services. Dans ce contexte, tout ce qui favorise la compétitivité de notre espace national est vital pour notre avenir ; inversement, tout ce qui la pénalise contribue à notre appauvrissement collectif.

Notre prospérité, enfin, viendra de l'Europe plutôt que de la nation, parce que les aspirations des peuples en termes de valeurs philosophiques et religieuses, de partage et de protection sociale, de rapport à l'autorité, de style de vie et d'organisation familiale sont très proches d'un pays européen à l'autre, alors qu'elles sont différentes de celles qui existent en Amérique, en Asie ou en Afrique.

La société européenne existe dans les faits, et tout projet de société qui se décide à un autre niveau porte un risque de division entre des peuples qui attendent la même chose et auraient intérêt à s'unir davantage pour l'obtenir. L'Europe seule est capable de faire entendre et respecter la voix des différents pays qui la composent face aux grandes puissances politiques que sont les Etats-Unis, le Japon, l'Inde et la Chine, à l'heure de la mondialisation de l'économie, à l'heure du rééquilibrage des relations internationales, à l'heure des grands débats sur l'avenir de notre planète.

Michel Pébereau est président du conseil d'administration de BNP Paribas.

Article paru dans l'édition du 05.10.03.

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